Mes coups de cœur littéraires et autres

J'ouvre une rubrique hors-math où je compte parler de mes coups de cœur littéraires, cinématographiques, etc.

Et pour commencer je souhaite rendre hommage à Gérald Tenenbaum pour son dernier roman

"Les Harmoniques"

Harmon couv

J'ai trouvé la construction du récit remarquable, notamment l'idée de faire de chaque chapitre une date qui serait un souvenir du narrateur, souvenir forcément aléatoire et qui ne survient pas dans l'ordre: "nous classons nos souvenirs dans le temps, mais nous savons qu'il reste des cases vides" (Henri Poincaré, La valeur de la Science). Le narrateur semble donc effectuer sa propre recherche quand à un moment "le temps retrouvé" apparait comme une évocation de Proust.

Ainsi le hasard et ses supports, le temps et l'espace, constituent le thème central des Harmoniques. Comme des grains de pollen sur la surface de l'eau, les personnages sont pris dans un mouvement brownien qui autorise les rencontres. Le hasard fait donc presque bien les choses. Presque car il autorise aussi les catastrophes présentes et passées. Ce rapport au temps, l'écho entre les souffrances, est un leitmotiv dans l’œuvre de l'auteur (voir notamment l'Ordre des jours).

Les personnages sont ici magnifiquement mis en scène dans un théâtre quantique où chacun cherche quelqu'un ou quelque chose. Pierre est un mathématicien plus génial que ses pairs, doué d'une véritable intuition pour la recherche mathématique mais comme atteint du "syndrome de l'imposteur" quand recevant un prix de prestige pour ses résultats il en minimise la portée. Keïla cherche sa soeur disparue ou plutôt cherche ce qui lui est arrivé en menant une vie de bohème guidée par le hasard qui lui permettra de rencontrer Belen, pour une amitié à vie, et Pierre, pour un instant éternel. Belen et Samuel sont des anges gardiens, alter ego de Keïla et Pierre, et forment le ciment qui va tenter de les unir.

Mettre en équation le hasard, l'objet de l'analyse harmonique, découvrir les ondes enchevêtrées qui font les destins, tel me parait être le but du livre après la scène finale. On peut se réjouir de cette fin qui lentement surprend avec un suspense subtilement entretenu. 

C'est tout l'art de Gérald Tenenbaum de raconter avec précision, à l'aide d'un superbe style et d'un narrateur externe qui permet au lecteur de prendre possession des personnages, une histoire où les émotions résonnent encore longtemps après la dernière page.

Pour d'autres ressentis sur ce roman je recommande la lecture de ce billet d'un mathématicien et celui d'une spécialiste de Proust et de Balzac.